Les gens en carton
Publié par Waking-Life le 21.09.2005
L’un des aspects les plus douloureux de la dépersonnalisation est sans doute la perte quasi totale des émotions, des affects. Cette perte des émotions a aussi radicalement altéré mon rapport aux autres. J’ai l’impression d’avoir perdu ce que j’appellerai le fluide social. C’est un ressenti, primaire et non réfléchi, qui fait qu’on se sent bien avec ses amis, qu’on éprouve de la joie en retrouvant des membres de sa famille, les gens qu’on aime.
Moi, tout ça m’a quitté. L’impression d’étrangeté c’est posée sur les autres de la même manière elle a envahi l’ensemble du monde matériel, comme un voile. Je continue d’apprécier les personnes que j’aimais avant, parce j’apprécie leur caractère, leurs valeurs, leur façon d’être : Seulement tout est désormais comme un lien froid, une considération plus intellectuelle qu’un réel ressenti : Je sais que j’aime ces gens ou que ces gens m’aiment, mais je ne le ressens plus comme tel.
Je fais également un transfer de mes propres troubles de personnalité sur les autres : De la même manière que je m’étonne de mon propre fonctionnement mental, de mon existence et de la continuité de mon être, je ne parviens plus réellement à identifier une identité cohérente chez l’autre. J’y vois désormais plus un ensemble de réactions conditionnées, un automatisme prévisible, que l’expression d’une véritable âme sous jacente.
C’est comme si les autres avaient perdu leur humanité. Ils ont perdu leur libre arbitre comme j’ai perdu le mien. Je les vois désormais plus comme des machines de précision, des sortes de robots perfectionnés, embarquant un cerveau répondant de manière automatique aux stimuli qu’on lui soumet. Les qualités et les défauts qui les définissent ne leur appartiennent pas réellement au fond : Ils ont été conditionné (par leur caractéritiques génétiques, leur éducation, leur parcours, …) à être ce qu’ils sont. Rien n’aurait pu se passer autrement. Tout est déterministe. Et quand bien même une part de hasard (quantique ou autre) viendrait se glisser dans les lois de la nature pour y apporter une touche d’imprévu, les individus n’en seraient pas plus acteurs de leur propre fonctionnement.
Comment aimer une personne dans ces conditions ? Puisque ce que ce j’aimerai chez elle est à la fois impermanent et ne lui appartient pas réellement.
Je m’étais déjà fait cette réflexion autrefois à propos du physique des gens : Il est étrange d’aimer une personne pour son physique puisqu’elle n’en est pas responsable. Tu est belle : Oui mais tu n’y est pour rien. Une personne n’a que très peu de contrôle sur son physique, donc n’en est pas responsable. Dès lors je dissocie cette caractéristique de sa réelle personnalité : Son corps et son esprit n’appartinnent plus réellement à la même entité. Comment considérer comme un tout le contenant et son contenu ?
Aujourd’hui je pousse ce raisonnement plus loin, à l’extrème : Une personne n’est pas responsable de ses propres pensées, de son propre fonctionnement mental. C’est juste un système complexe, qui a été doté (cadeau miraculeux ou mauvaise plaisanterie ?) de la conscience de sa propre existence, sans pour autant bénéficier d’une réelle liberté de choix. Donc, je retire de cette personne ce qui ne lui appartient pas et il reste : Rien. Pas même ce noyau que l’on appelle l’âme. Tout juste un petit tas de souffrance enfermé dans un corps et un esprit qu’on lui a infligé.
Ainsi, quand ma dissociation est au plus fort, l’étrangeté à son paroxisme, je peux soudain avoir l’impression que mon interlocuteur est un simple objet pensant, sans réelle essence, Et il me semble alors ridicule et athypique ce pantin de carton qui s’agite en face de moi : Comment il fonctionne ? A quoi il pense ? Qu’a t’il l’impression d’être ? Quelle force étrange le maintient debout ?
